Pourquoi le 26 décembre est férié en Italie
Le 26 n’est pas le lendemain : en Italie, c’est le deuxième jour de Noël — et peut-être le meilleur.

J’ai quarante-trois ans. J’en ai passé vingt-huit en Italie, où je suis arrivé à quinze. Presque le double de ce que j’ai vécu en France, donc. Je suis français, j’ai gardé de la famille là-bas, et il y a quelques années j’ai passé les fêtes chez eux. Le 25 s’est déroulé exactement comme prévu. Trop de nourriture, trop de monde, un sapin, des papiers cadeaux dans tout le salon.
C’est le lendemain qui m’a fait drôle.
À huit heures et demie, ma cousine est partie travailler. Elle a bu son café debout, elle a dit à ce soir, et voilà. Vers dix heures, quelqu’un est sorti faire des courses et les magasins étaient ouverts. À midi, on a mangé les restes vite fait parce que deux personnes avaient des choses à faire. La boulangerie tournait comme un mardi ordinaire. Personne autour de la table ne trouvait ça bizarre, et à vrai dire il n’y avait rien de bizarre.
Sauf qu’en Italie, le 26 décembre, il ne se passe rien. Rien du tout. C’est fermé, on est encore attablé à trois heures de l’après-midi, et l’idée d’aller quelque part ne vient à personne. Ce calendrier-là, je l’ai dans le corps depuis l’adolescence, et je regardais ma cousine chercher ses clés de voiture comme si elle était en train de transgresser quelque chose.
J’ai mis des années à savoir lequel des deux pays faisait l’exception. Ce n’est pas celui que je croyais.
En France, on l’a eu. On l’a supprimé.
C’est la partie qui m’a le plus amusé quand je l’ai découverte, parce qu’elle retourne complètement la question.
Le 26 décembre, la Saint-Étienne, a été férié en France aussi. Il l’est même encore, dans le Bas-Rhin, le Haut-Rhin et la Moselle, où l’on compte treize jours fériés au lieu de onze. L’histoire est simple : après 1870, ces territoires passent à l’Empire allemand, et en 1892 Guillaume II leur accorde le calendrier allemand, avec le 26 décembre et le Vendredi saint. Pendant ce temps, la France supprime la Saint-Étienne au moment de la séparation de l’Église et de l’État, en 1905. Quand l’Alsace et la Moselle reviennent en 1918, elles gardent leur droit local. Et elles y tiennent, d’ailleurs. Chaque fois qu’un ministre suggère d’harmoniser tout ça, il se souvient assez vite pourquoi c’est une mauvaise idée.
Donc le 26 n’est pas une bizarrerie italienne. C’est une soustraction française. L’Italie, l’Allemagne, l’Autriche, l’Irlande, la Grande-Bretagne avec son Boxing Day, la Pologne, la Catalogne, une bonne partie de l’Europe : presque tout le monde s’arrête le lendemain de Noël. Nous, on a décidé de reprendre le travail, et on a fini par trouver ça normal.
Personne ne pense à Stefano
Un mot sur le saint, parce qu’il faut bien qu’il apparaisse quelque part.
Étienne est le premier martyr chrétien. Vers l’an 36, accusé de blasphème, il est lapidé hors des murs de Jérusalem. L’Église a placé sa fête au lendemain de Noël exprès : le jour où l’on chante la naissance, on rappelle le premier qui est mort pour elle. C’est violent, c’est très bien construit, et ça ne traverse l’esprit de à peu près personne le 26 au matin.
Personne ne dit « la fête de saint Étienne ». On dit Santo Stefano, comme on dirait mardi. Le nom du jour, pas le nom d’un homme. Comme Ferragosto, comme la Befana, le mot s’est détaché de son origine et il vit tout seul.
Petite précision qui surprend même les Italiens : le 26 n’est jour férié civil que depuis 1949, avec la loi 260. Avant, on travaillait. On l’a ajouté pour rallonger la coupure de Noël, dans l’air du temps de l’après-guerre et du Boxing Day que les soldats anglais et américains avaient fait connaître. Soixante-dix-sept ans, donc. À l’échelle des traditions italiennes, c’est un bébé.
Le 26 n’est pas le lendemain, c’est le deuxième jour
Voilà le cœur, et c’est là que ça devient une histoire de familles plutôt qu’une histoire de calendrier.
Un déjeuner de Noël, c’est une table, une maison, une belle-mère. Or il y a deux familles dans un couple, souvent deux villages, parfois deux régions. Avec un seul jour férié, quelqu’un perd. Avec deux, tout le monde s’arrange : les uns le 25, les autres le 26, et l’ordre change une année sur deux pour que personne ne compte les points trop longtemps.
Chez moi, évidemment, l’arithmétique ne tombe pas juste. Une de mes deux familles est de l’autre côté des Alpes, et aucun jour férié au monde ne rattrape huit cents kilomètres. C’est le prix de cette vie-là, et il se paie précisément ces jours-ci. Mais je regarde faire les autres depuis assez longtemps pour savoir à quoi sert ce deuxième jour.
Il y a un proverbe qui traîne partout ici, Natale con i tuoi, Pasqua con chi vuoi. Noël avec les tiens, Pâques avec qui tu veux. Le 25 est verrouillé, c’est le sang, ce n’est pas négociable. Le 26 est la soupape. C’est le jour des beaux-parents, des amis, du cousin qui ne rentrait pas la veille, de la copine qu’on présente pour la première fois et qui a moins peur parce que l’ambiance est plus basse.
Et dans beaucoup de maisons, il ne se passe rien du tout. On remet les restes sur la table, on réchauffe les cannellonis qui sont meilleurs le deuxième jour, on garde son pull de la veille, on ne sort pas la belle nappe. Les Catalans font exactement pareil, leurs canelons de Sant Esteve sont faits avec ce qui reste du 25. Deux pays qui ne se sont pas concertés et qui ont trouvé la même solution : le lendemain, on mange le repas d’avant, en pyjama.
Le meilleur jour de Noël
Je vais te dire ce que je pense vraiment, quitte à me faire disputer.
Le 25 est un jour de représentation. On est bien habillé, on a des choses à offrir, on surveille si le cadeau plaît, il y a toujours quelqu’un pour lancer la politique et quelqu’un pour compter ceux qui manquent. C’est beau et c’est fatigant, comme tous les jours où l’on tient un rôle.
Le 26, plus personne ne tient rien. Les enfants jouent déjà avec ce qu’ils ont reçu et ne t’écoutent plus. Les adultes ont mal au ventre. Quelqu’un propose une promenade que la moitié refuse. On finit dans la cuisine à quatre, à parler de choses dont on ne parle jamais, parce qu’il n’y a plus de programme à tenir.
Noël, en Italie, n’est pas un sommet suivi d’une descente. C’est un plateau. Et le plus beau moment du plateau, c’est le deuxième jour, quand plus personne ne se tient droit.
Mes premiers 26 décembre italiens, je les ai passés à Milan, et là-bas la journée ressemble à un grand ralenti gris : on sort peu, on digère derrière les fenêtres, la ville se vide vers la province. Aujourd’hui je vis à Livourne, et c’est l’inverse. L’après-midi du 26, tout le monde finit sur le bord de mer. Familles entières, poussettes, manteaux ouverts parce qu’il fait dix degrés, cette lenteur de gens qui ont trop mangé et qui marchent pour se le pardonner. Même pays, même date, deux façons complètement différentes de ne rien faire.
Ce qu’il faut prévoir, très concrètement
Pour finir sur du pratique, parce que c’est exactement là-dessus que je vois trébucher les Français qui arrivent.
Le 26, les administrations sont fermées. Les banques aussi. La poste aussi. Les trains roulent en horaire de jour férié, ce qui n’est pas la même chose qu’un jour normal, et les grands axes se remplissent en fin de journée quand tout le monde rentre du déjeuner chez les autres. Beaucoup de commerces baissent le rideau, même si les centres commerciaux ouvrent de plus en plus.
Plus largement, entre le 24 décembre et le 6 janvier, considère que le pays tourne au ralenti et que personne ne s’en excuse. Un dossier déposé le 23 sera regardé en janvier. Un artisan appelé le 27 te rappellera après l’Épiphanie. Ce n’est ni de la négligence ni du je-m’en-foutisme, c’est un accord collectif, et il vaut mieux le prendre comme tel que se battre contre.
La bonne nouvelle, c’est que si tu acceptes de ne rien faire d’utile pendant douze jours, tu récupères douze jours. Mes amis français mettent en général un hiver ou deux à comprendre que c’est un cadeau et pas une panne.
À retenir
Trois repères
- Prévoir les fermetures et les horaires de jour férié
- Considérer que le pays tourne au ralenti jusqu’au 6 janvier
- Comprendre que le 26 fait encore pleinement partie de Noël
Sources officielles