Les murs en pierre sèche racontent le travail derrière le paysage ligure
La perméabilité n’est pas un défaut : elle est le calcul sur lequel repose tout le paysage ligure.
Un mur en pierre sèche tient parce qu’il laisse passer l’eau.
Aucun mortier, aucun joint, rien qui scelle. Les pierres sont choisies une par une et posées de façon à s’appuyer les unes sur les autres, avec des interstices partout. Quand il pleut sur la pente, l’eau traverse le mur au lieu de s’accumuler derrière lui, et la pression ne monte jamais. Un mur maçonné, à la même place, retiendrait l’eau quelques années puis exploserait.
La perméabilité est donc le calcul, pas le défaut. Tout le paysage ligure repose sur cette idée.
L’échelle du chantier
Mises bout à bout, les murettes de Ligurie dépassent la longueur de la Grande Muraille de Chine. La comparaison circule beaucoup dans la région, et elle est en dessous de la réalité dans certaines vallées de l’Imperia et de La Spezia.
Les Cinque Terre à elles seules comptent plus de 7 000 kilomètres de murs en pierre sèche, pour environ 2 000 hectares de terrasses gagnées sur la falaise. Le travail s’étale sur à peu près mille ans, sans machines, avec les pierres extraites de la pente elle-même et remontées à dos d’homme, sur des parcelles souvent plus petites qu’un appartement.
Ces lignes horizontales que l’on voit défiler depuis le train sont l’enregistrement de ce travail. Elles se lisent comme des courbes de niveau tracées à la main.
Le travail continue, et il a bricolé ses outils
La pente interdit toujours les tracteurs et la plupart des chemins. Les vignerons des Cinque Terre se déplacent donc sur des monorails, de petits chariots à crémaillère qui grimpent entre les rangs et redescendent chargés de caisses. On les entend avant de les voir, un bourdonnement lent au milieu des vignes.
C’est ce qu’on appelle en Italie la viticulture héroïque, une catégorie officielle qui désigne les vignes en forte pente, en terrasses ou sur petites îles. Le sciacchetrà, le vin de passerillage des Cinque Terre, sort de ces parcelles-là, en très petites quantités, ce qui explique son prix.
Le patrimoine, c’est le geste
En 2018, l’UNESCO a inscrit l’art de la construction en pierre sèche au patrimoine culturel immatériel. Huit pays portaient la candidature ensemble, dont l’Italie et la France.
Le choix des mots compte. L’inscription porte sur la technique et sa transmission, sur la façon de choisir une pierre, de la retourner, de la caler. Ce sont des gestes qui s’apprennent en regardant quelqu’un les faire, et qui disparaissent avec lui.
Un mur en pierre sèche n’est jamais terminé, il est entretenu. Sans reprise régulière, la dégradation est rapide et souvent irréversible, au point que le parc national distribue aux exploitants les matériaux nécessaires aux réparations.
Et quand le mur lâche, ce n’est pas seulement une ligne du paysage qui s’efface. C’est la terre au-dessus qui part, et parfois le chemin, et parfois davantage. Les terrasses tiennent la montagne autant qu’elles nourrissent les gens.
Comment regarder cette côte
Trois habitudes changent complètement l’expérience.
Marcher sur les sentiers officiellement ouverts, y compris quand un raccourci semble évident. Les fermetures signalent presque toujours un mur en cours d’effondrement, et un passage forcé accélère les choses.
Chercher les parcelles encore cultivées plutôt que les points de vue. Une terrasse vivante se reconnaît à trois choses : les rangs taillés, le mur repris avec des pierres plus claires, et un tuyau d’arrosage qui traîne.
Acheter chez ceux qui travaillent là toute l’année. Une bouteille de blanc des Cinque Terre, un pot d’olives taggiasche, un litre d’huile de la vallée d’à côté financent la seule chose qui maintient ce paysage debout, c’est-à-dire quelqu’un qui remonte les pierres au printemps.
Depuis le train, la côte ligure ressemble à un décor naturel spectaculaire. À pied, elle ressemble à ce qu’elle est : un chantier de mille ans que personne n’a jamais livré, et qui tient tant que la génération suivante veut bien continuer.
À retenir
Trois repères
- Marcher sur les sentiers officiellement ouverts
- Chercher les parcelles encore cultivées
- Acheter chez ceux qui travaillent là toute l’année
Sources officielles