Pourquoi l’identité locale compte autant en Italie
Livourne et Pise se regardent de travers depuis 1107. L’Italie, elle, n’existe comme État que depuis 1861.
La ville où j’habite se dispute avec sa voisine depuis neuf cent dix-neuf ans. Le pays dans lequel elles se trouvent toutes les deux en a cent soixante-cinq.
Garde ces deux chiffres en tête, parce que tout est là. L’Italie en tant qu’État date de 1861. Livourne et Pise, elles, se regardent de travers depuis 1107. La rivalité est cinq fois plus vieille que la nation censée les contenir, et personne ici ne trouve ça surprenant.
En France, on a l’habitude de dire qu’on est attaché à sa région. C’est vrai, et ça ne prépare à rien. L’échelle n’est pas la même, l’ordre non plus.
Le clocher comme unité de mesure
Le mot italien, c’est campanilismo. Il vient de campanile, le clocher. L’idée est d’une simplicité désarmante : ton monde va aussi loin que porte la cloche de ton église. Au-delà, c’est déjà ailleurs, et les gens d’ailleurs font les choses de travers.
Ça peut être tendre, moqueur, franchement agressif selon les jours et selon la quantité de vin. Mais ce n’est jamais une décoration. C’est la couche de base. La nation est venue se poser dessus, tard, et elle ne l’a pas remplacée.
Pise et Livourne, mode d’emploi
Prenons chez moi, puisque c’est l’exemple d’école.
En 1107, l’évêque de Pise concède à une famille un château et le hameau qui va avec, appelé Livorna. Livourne n’est rien, un bout de côte marécageux qui dépend entièrement du grand port pisan d’à côté. Puis Pise perd la bataille de la Meloria contre Gênes en 1284, son étoile décline, son port s’ensable. Florence récupère la région, et les Médicis décident de transformer le hameau en port du Grand-Duché.
Résultat : la petite dépendance devient un des plus grands emporiums de la Méditerranée, pendant que la ville qui l’avait fondée regarde partir ses bateaux. Neuf siècles plus tard, on en parle encore. Il y a un dicton d’ici que tout le monde connaît, meglio un morto in casa che un pisano all’uscio. Mieux vaut un mort dans la maison qu’un Pisan sur le pas de la porte.
Un conseil, tant qu’on y est. C’est très drôle dans la bouche d’un Livournais. Ce l’est beaucoup moins dans la bouche d’un Français de passage qui vient de l’apprendre et qui le répète à Pise pour faire l’intéressant. Le campanilismo se pratique en interne. De l’extérieur, tu peux l’observer, tu ne peux pas y jouer.
Et pourtant, tout le monde est venu d’ailleurs
Voilà le paradoxe qui devrait empêcher n’importe quel Français de conclure trop vite.
En 1591 et 1593, le grand-duc Ferdinand de Médicis promulgue les leggi livornine. Le texte invite à s’installer, je cite la liste telle qu’elle est écrite, les marchands « de quelque nation que ce soit, Levantins, Ponentins, Espagnols, Portugais, Grecs, Allemands, Italiens, Juifs, Turcs, Maures, Arméniens, Persans ». Port franc, protection, et une liberté de culte que l’Europe de l’époque ne pratiquait à peu près nulle part, en particulier pour les Juifs.
Livourne a donc été construite par des étrangers, sur commande, en une génération. Un historien local a résumé ça d’une formule que je trouve parfaite : les Pisans sont de vrais Toscans, les Livournais sont nés d’une cacciuccata d’ethnies au seizième siècle. Le cacciucco, c’est la soupe de poisson d’ici, celle où l’on met tout ce qui reste.
Regarde bien ce que ça donne. La ville la plus cosmopolite de la côte est aussi une des plus férocement attachées à elle-même. Les deux ne se contredisent pas, parce que le campanilismo ne parle pas des étrangers. Il parle du voisin. On peut accueillir des Arméniens, des Grecs et des Juifs séfarades pendant trois siècles et continuer à considérer que les gens de la ville d’à côté, à vingt kilomètres, sont d’une autre espèce.
Si tu retiens une seule chose de cet article, prends celle-là. Ce n’est pas de la xénophobie. C’est une question de proximité, pas de distance.
En France, on a fait exactement l’inverse
Et c’est pour ça que ça nous déroute.
Notre pays a passé deux siècles à fabriquer des Français en soustrayant du local. En 1790, on redécoupe le territoire en départements dessinés exprès pour casser les vieilles provinces. En 1794, l’abbé Grégoire remet à la Convention un rapport dont le titre dit tout : sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française. Anéantir. Ensuite l’école de la Troisième République finit le travail, et elle le finit bien.
L’Italie n’a jamais fait cette opération. Elle a essayé mollement, elle a échoué, et de toute façon elle n’en avait pas les moyens. On attribue à Massimo d’Azeglio une phrase qu’il n’a peut-être jamais prononcée mais que tout le monde cite : l’Italie est faite, il reste à faire les Italiens. Cent soixante-cinq ans plus tard, le chantier avance, sans excès de zèle.
Nous, on a un État qui a produit une nation. Ici, il y a des villes qui ont accepté de cohabiter dans un État. Ce n’est pas le même objet.
Ça s’entend, et surtout ça se mange
C’est la conséquence pratique, et celle qui te concerne directement si tu voyages.
Méfie-toi de la phrase « en Italie, on fait comme ça ». Elle ne survit presque jamais à vingt kilomètres. Le nom du plat change, l’ingrédient obligatoire devient une hérésie, l’heure du dîner se décale d’une heure et demie. Le cacciucco livournais s’écrit avec cinq C, et si tu en oublies un, on te le fera remarquer. À Sienne, les habitants ne sont pas seulement Siennois, ils appartiennent à une contrada, un quartier, dans lequel on les a baptisés et pour lequel ils sont prêts à se fâcher avec leur cousin. Le clocher, à l’intérieur d’une même ville, peut se subdiviser encore.
Il y a une nuance honnête à ajouter, sinon je te vends une carte postale. La langue, elle, recule. L’Istat a publié des chiffres récents là-dessus : la part de gens qui parlent exclusivement ou principalement en dialecte à la maison est passée de 32 % en 1988 à moins de 10 % aujourd’hui. Les grands-parents parlaient dialecte, les petits-enfants le comprennent à peine.
Sauf que le sentiment, lui, ne recule pas d’un millimètre. Il a simplement déménagé. Il est passé du dialecte à la cuisine, au football, aux fêtes patronales, à la façon dont on répond quand on te demande d’où tu viens. Les mots se perdent, l’appartenance reste. C’est même assez fascinant à observer.
Et toi, tu es d’où ?
Un dernier conseil, puis une confession.
Quand quelqu’un te dit qu’il est italien, tu n’as pratiquement aucune information. Demande où. Pas la région, la ville. Et si tu veux vraiment ouvrir la conversation, demande ce qu’on y mange et avec qui la ville est fâchée. Tu passeras vingt minutes debout à écouter quelque chose que tu ne trouveras dans aucun guide.
Maintenant la confession. Je suis français, je vis ici depuis vingt-huit ans, j’ai passé plus de temps dans ce pays que dans le mien. Il y a quelques années, dans une conversation parfaitement anodine, je me suis entendu dire du mal de Pise. Pas par calcul, pas pour faire rire. Naturellement.
Je me suis arrêté au milieu de la phrase. On ne devient pas italien, c’est une histoire de générations et je ne me raconte pas d’histoires là-dessus. Mais on attrape le clocher. Et le jour où tu l’attrapes, tu comprends enfin que ce n’était jamais du folklore.
À retenir
Trois repères
- Demander la ville, pas seulement la région
- Observer le campanilismo sans chercher à y jouer
- Demander ce qu’on mange et avec quelle ville on est fâché