Comprendre l’Italie

Ferragosto n’est pas simplement le 15 août

En Italie, Ferragosto n’est pas une simple date : c’est un pays qui s’organise, se déplace et sent déjà l’été finir.

Une plage italienne remplie de parasols vue du ciel
Photo : Michele Feola / Unsplash

On était le 11 juin. Une collègue s’arrête devant mon bureau et me demande ce que je fais à Ferragosto. J’ai ri. J’ai dit que c’était dans deux mois, qu’on verrait bien. Elle m’a regardé une seconde de trop, elle a dit « ah, d’accord », et elle est allée faire son café.

Je n’ai pas compris tout de suite. En France, personne ne te demande en juin ce que tu fais le 15 août. Le 15 août, chez nous, c’est une case dans le calendrier. Ici, c’est un projet. Et un projet, ça se déclare tôt, sinon les autres s’organisent sans toi.

Le mot n’a rien à voir avec l’église

Ça, c’est la première surprise, et elle est assez drôle.

Ferragosto ne vient pas de l’Assomption. Il vient de feriae Augusti, « les repos d’Auguste ». L’empereur les a instituées en 18 avant Jésus-Christ pour laisser souffler les gens après les gros travaux des champs. C’était une mesure de l’État romain, pas une fête de curé.

L’Assomption est arrivée là-dessus des siècles plus tard. Elle a pris la date, elle n’a jamais pris le mot. Donc quand un Français traduit Ferragosto par « Assomption », il traduit très correctement la couche qui est arrivée en second.

Ça a l’air d’un détail pour les amateurs de dictionnaires. Ça ne l’est pas, parce que ça explique tout le reste. Ce jour-là n’a jamais eu besoin qu’on y croie. Il lui suffisait d’être un droit au repos, et ça, tout le monde y tient.

Le pays entier bouge en même temps

Je suis allé regarder les chiffres, parce que je ne voulais pas raconter n’importe quoi.

Cette année, du vendredi 7 au dimanche 9 août, plus de 25 millions de véhicules ont circulé sur le réseau routier italien (les chiffres viennent de l’observatoire de l’Anas). Bollino nero le samedi matin, le drapeau noir de la circulation. Et pour que tout ça tienne debout, l’Anas a gelé environ 1 175 chantiers routiers jusqu’au 7 septembre.

Relis la dernière phrase. Mille cent soixante-quinze chantiers arrêtés pendant un mois. On ne fait pas ça pour une fête religieuse. On fait ça quand un pays entier se déplace.

Je sais ce qu’on va me répondre, parce qu’on me le répond à chaque fois : et Bison Futé ? Et le chassé-croisé du 1er août ? C’est vrai, la France connaît très bien les bouchons de l’été. La différence n’est pas dans la quantité, elle est dans la forme. Chez nous ça s’étale, entre les juillettistes et les aoûtiens. Ici tout se replie sur un seul point du calendrier, le même pour tout le monde. Ton entreprise ferme. Ton kiné ferme. Ton boulanger scotche un papier sur la vitrine, chiuso per ferie, torniamo il 1° settembre. Et ta belle-mère a déjà décidé du déjeuner.

Ce n’est pas une ville plus vide, c’est une ville qui a repoussé à septembre tout ce qui n’était pas urgent. Tu le sens tout de suite, même sans savoir pourquoi.

Tout ça vient de trains de 1931

Voilà l’histoire qu’on ne raconte jamais aux visiteurs, et c’est dommage, parce que c’est là que le Ferragosto d’aujourd’hui commence vraiment.

Le 2 août 1931, le ministère des Communications lance les treni popolari. Des trains spéciaux à tarif cassé (jusqu’à 80 % de réduction en troisième classe) pour emmener les ouvriers et les employés à la mer ou à la montagne, le temps d’une journée ou d’un week-end. Rome-Nettuno, Milan-Venise, Bologne-Pesaro. Presque un demi-million de voyageurs le premier été. Plus d’un million deux cent mille en 1938. Ça s’arrête le 3 septembre 1939, quand la guerre commence.

Pour beaucoup d’Italiens, ces trains ont été la première fois. La première fois qu’on voyait la mer, pour de vrai. Le billet payait le voyage et rien d’autre, alors on partait avec le repas dans un sac. C’est de là qu’on fait descendre le pranzo al sacco et la gita fuori porta, la sortie hors les murs, qui reste aujourd’hui le cœur de la journée avec la grillade et la pastèque dans la glacière.

Et oui, c’est le régime fasciste qui a organisé ça. Il avait parfaitement compris ce qu’un peuple content de son dimanche à la mer pouvait rapporter. Les Italiens le savent très bien, ça ne les empêche pas de charger le coffre tous les ans. Ils ont gardé la sortie et laissé tomber le propriétaire, sans faire trois colloques là-dessus. Je trouve ça très italien, et honnêtement, un peu enviable.

« Tu restes ici ? »

C’est la question qui tourne à partir du 10 août, et il faut entendre ce qu’il y a dessous.

Rester n’est pas neutre. C’est une position, et une position ça s’explique : le travail, des travaux dans la maison, une garde, une séparation récente. Si tu réponds « oui, je reste » sans donner de raison, on va te proposer de venir manger quelque part. C’est la façon polie de dire qu’on ne te laissera pas passer cette journée tout seul.

J’ai fini par changer ma question. Je ne demande plus « qu’est-ce que tu fais le 15 ? », je demande « vous serez où ? ». Et là, la réponse dessine une carte. Le village qu’on a quitté pour le travail. Les grands-parents qui tiennent encore la maison. Le cousin qui a l’appartement en Calabre. Un déjeuner dont personne n’a jamais fixé l’heure et auquel tout le monde est attendu quand même.

Si tu veux voir à quoi ressemble celui qui reste, regarde deux films. Il sorpasso, de Dino Risi (1962), qui s’ouvre sur une Rome complètement vide un matin de Ferragosto, avec un type qui tourne en voiture pour trouver des cigarettes et un téléphone. Et Pranzo di Ferragosto, de Gianni Di Gregorio (2008), un homme coincé dans Rome avec quatre vieilles dames sur les bras. Une heure et quart, et tu comprends la ville du mois d’août mieux qu’avec n’importe quel guide.

On se souhaite bon Ferragosto

S’il ne fallait garder qu’une preuve, ce serait celle-là.

Le 15 au matin, ton téléphone sonne toute la matinée. La voisine, le garagiste, le type du bar où tu prends ton café depuis deux ans, et ta banque dans une newsletter d’un goût douteux. Buon Ferragosto. On se le souhaite, comme on se souhaite la bonne année.

Maintenant essaie en français. Souhaite une bonne Assomption à ton plombier, et regarde sa tête. Le mot est correct, il est dans le dictionnaire, il ne circule simplement pas entre les gens. Une fête qu’on se souhaite, c’est une fête sociale. Une fête où tu trouves juste les magasins fermés, c’est une date.

Et le 16, l’été commence à mourir

C’est la dernière chose, et c’est peut-être la plus difficile à faire passer.

Ferragosto n’est pas le sommet de l’été italien. C’est le moment où il bascule. À partir du 16 (le jour où Sienne court le Palio dell’Assunta, comme si le pays ne pouvait pas laisser filer la date sans un dernier coup), quelque chose change. La lumière tombe autrement en fin d’après-midi. On te dit que la mer cambia, qu’elle change, et personne ne sait très bien si c’est de la science ou de la superstition. Les vitrines sortent les cartables. Les gens se mettent à parler au futur : a settembre, on verra, on s’appelle.

Les Italiens fêtent Ferragosto aussi fort parce qu’ils savent exactement ce qui vient après. Ce n’est pas le milieu de l’été. C’est le dernier jour où on peut encore faire semblant qu’il ne finira pas.

Voilà pourquoi « 15 août » ne suffit pas. C’est juste, c’est même exact, et ça ne raconte rien du tout. Ça ne dit pas pourquoi une collègue m’a demandé, un 11 juin, ce que j’allais faire ce jour-là. Il y a tout un pays dans cette question, et il ne rentre pas dans la traduction.

C’est pour ça que j’écris ici.

À retenir

Trois repères

  • Prévoir Ferragosto bien avant le 15 août
  • Le comprendre comme une fête sociale autant qu’une date religieuse
  • Demander aux Italiens où ils seront plutôt que ce qu’ils feront

Sources officielles

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