Comprendre l’Italie

Le déjeuner du dimanche n’est pas seulement un repas

Dans une famille italienne, on n’est invité qu’une fois. Ensuite, le déjeuner du dimanche existe sans qu’on ait besoin de le convoquer.

Des convives trinquent autour d’une table avec des plats italiens
Photo : Davey Gravy / Unsplash

Dans une famille italienne, on n’est invité qu’une fois. La première. Ensuite, plus jamais, et personne ne juge utile de le signaler.

Ce n’est pas un oubli. Le déjeuner du dimanche n’est pas un événement qu’on organise, c’est un rendez-vous qui existait avant et qui continuera après. On ne le convoque pas. On y va.

On ne justifie pas sa présence, on justifie son absence

Personne ne demandera jamais pourquoi tu es venu. En revanche, si tu ne viens pas, il faudra une raison, et la raison sera examinée. Pas méchamment, mais examinée. Le travail passe, la grippe passe, l’autre famille passe. « J’avais envie d’être tranquille » passe beaucoup moins bien.

L’heure ne se discute pas davantage. Personne n’a dit treize heures, et pourtant c’est treize heures, parfois treize heures et demie selon les maisons. On l’apprend une fois et on ne le redemande pas. C’est un des rares endroits du pays où l’horaire ne fait l’objet d’aucune négociation.

La différence avec la France ne tient donc ni à la durée du repas, ni au nombre de plats. Un déjeuner dominical français, même très régulier, se décide : un coup de fil dans la semaine, une discussion pour savoir si on y va, une réponse. Ici, il n’y a rien à décider.

La table distribue les rôles

Il y a celle qui cuisine, et souvent elle cuisine depuis quarante ans. Il y a ceux qui entrent dans la cuisine et ceux qui n’y entrent jamais, et la frontière est très nette bien que personne ne l’ait tracée. Il y a la place de chacun, la même depuis toujours, et s’asseoir ailleurs se remarque sans que rien ne soit dit.

Il y a le plateau, aussi. Celui qu’on rapporte de la pâtisserie le dimanche matin, un carton plat rempli de petits gâteaux, ficelé avec le ruban. On n’arrive pas les mains vides, jamais, et personne n’a besoin de l’expliquer : ça se voit faire dix fois avant qu’on y pense soi-même.

Puis quelqu’un décide que c’est fini. Pas en regardant sa montre. En se levant.

C’est aussi un système d’information

À table, on apprend que le cousin a changé de travail et que ça ne va pas fort. Personne n’a téléphoné pour l’annoncer, il n’y en a pas besoin, il y a le dimanche. Les nouvelles circulent, les emprunts aussi, les rancunes et les diagnostics également. C’est très efficace et très peu confidentiel.

Ce qui se dit là a un poids que la même phrase n’aurait pas ailleurs. Une décision annoncée au déjeuner du dimanche est une décision rendue publique.

Ce que le rituel coûte

La grande tablée italienne fait une jolie carte postale, et la carte postale ment par omission.

Un rituel qui tient aussi bien tient parce qu’il pèse. Quelqu’un y laisse son dimanche, tous les dimanches, pendant des décennies, et ce quelqu’un est presque toujours de la même génération et souvent du même sexe. Celui qui s’éloigne le paie en explications. Celle qui voudrait, un dimanche, ne rien faire, doit organiser sa sortie comme une opération.

La scène a d’ailleurs été largement entamée par les distances, les horaires de travail et les séparations. Il y a des familles où le déjeuner dure une heure et se termine par un appel vidéo avec celui qui vit à Turin. Le rituel ne meurt pas, il se déforme.

Le test du deuxième dimanche

Si une famille italienne te reçoit, la vraie information n’arrive pas le premier jour, elle arrive le suivant.

S’ils rappellent pour te réinviter, tu es un ami de passage. S’ils ne rappellent pas et s’étonnent que tu poses la question, range le téléphone.

Tu es attendu.

À retenir

Trois repères

  • On justifie son absence, jamais sa présence
  • La table distribue les rôles sans les annoncer
  • Une décision dite le dimanche devient publique