Histoires & territoires

À Bologne, les portiques sont une infrastructure sociale

À Bologne, 62 kilomètres de portiques racontent une règle ancienne : le bâtiment reste privé, mais le passage appartient à tous.

Les tours de Bologne encadrées par un portique
Photo : Marychris Lajom / Unsplash

Il existe à Bologne un couloir couvert de 3 796 mètres qui monte jusqu’à une église, en haut d’une colline, avec 666 arches selon la façon dont on les compte. Il a été bâti entre 1674 et 1721, et l’argent est venu de la ville elle-même : familles, corporations, confréries, chacun payant son arche et y laissant son nom.

C’est le portique de San Luca, le plus long du monde. Il permet de monter au sanctuaire à trois cents mètres au-dessus de la ville sans jamais ouvrir un parapluie.

Il est spectaculaire, et il est surtout l’exception qui rend visible la règle. Le vrai sujet, à Bologne, est ailleurs : 62 kilomètres de portiques, dont près de 40 dans le seul centre historique, inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2021 sous la forme de douze ensembles.

Une invention juridique avant d’être une invention architecturale

L’histoire commence avec un problème de logement.

Dès le onzième siècle, la première mention date de 1041, les propriétaires bolonais agrandissent leurs étages en les faisant avancer au-dessus de la rue, sur des poutres en bois appelées sporti. La ville accueille la plus ancienne université d’Europe, les étudiants affluent, il faut de la place et le sol en manque. Ces avancées mordent sur le domaine public.

Une ville pouvait interdire. Bologne a fait l’inverse. En 1288, un règlement communal impose le portique à toutes les maisons neuves et oblige les anciennes à s’en doter. Le texte fixe les dimensions : au moins sept pieds bolonais de hauteur, soit 2,66 mètres, et autant de largeur, de manière qu’un homme à cheval puisse passer dessous. Les statuts de 1352 relèvent la mesure à dix pieds, 3,60 mètres. Un décret de 1568 remplace le bois par la brique et la pierre.

Le cœur de l’affaire tient dans la clause qui accompagne l’obligation. Le portique appartient au propriétaire, qui le construit et l’entretient à ses frais. Le passage, lui, reste public.

Bologne a donc résolu une crise du logement en donnant l’air aux particuliers et en gardant le sol pour tout le monde. Huit siècles plus tard, la ville marche encore là-dessous.

Ce que la règle produit tous les jours

Le résultat se voit à hauteur d’homme.

La pluie ne disperse personne. On continue de se croiser, de s’arrêter, de discuter debout, alors qu’ailleurs chacun serait rentré. Les commerces débordent sous les arches, les terrasses gagnent deux mètres, les livreurs s’abritent, les étudiants s’adossent aux colonnes, et un vélo trouve toujours un endroit sec.

Le portique fabrique aussi une distance particulière. Marcher sous les arcades rapproche des vitrines, des portes d’entrée, des visages. La ville reste grande et se traverse à la hauteur d’une conversation.

Et parce que le seuil appartient à la maison tout en servant à la rue, il absorbe des usages que le trottoir refuse : une chaise sortie devant un atelier, un carton de livres, une table de tarot, un piano un jour de fête.

Ce que la France a construit à côté

Les arcades existent chez nous. La rue de Rivoli, les places royales, les couverts des bastides du Sud-Ouest, la place des Vosges.

La différence tient à la manière dont elles sont nées. Les arcades françaises sont des compositions : un prince ou un architecte décide d’un ensemble, dessine une façade et la répète. Elles sont régulières parce qu’elles ont une seule signature.

Les portiques bolonais sont l’addition de milliers d’obligations individuelles étalées sur huit cents ans. Tous les cinquante mètres, la hauteur change, la largeur change, la colonne passe du bois à la pierre puis à la brique, l’ocre devient rouge puis jaune. Cette irrégularité est la trace du règlement. Elle raconte que chaque maison a obéi à son époque, avec ses moyens.

Comment le regarder

Une enfilade d’arcades photographiée à la lumière du soir donne une belle image, et cette image retient surtout la géométrie.

Le portique se comprend en marchant, à des heures ordinaires. Huit heures du matin sous Via Zamboni, quand les étudiants montent vers les facultés. Midi dans le quartier du marché, quand les cageots sortent. Un soir de pluie, quand la ville entière semble tenir sous un toit continu.

Bologne s’y montre pour ce qu’elle est : une ville qui a décidé, il y a très longtemps, que son rez-de-chaussée appartiendrait à tout le monde.

À retenir

Trois repères

  • Marcher sous Via Zamboni le matin
  • Observer le quartier du marché à midi
  • Revenir sous les portiques un soir de pluie

Sources officielles

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