Comprendre l’Italie

La Befana : ce que les Français comprennent rarement

Une vieille femme aux chaussures trouées, une chaussette et une tradition qui cesse d’être du folklore dès qu’on interroge les souvenirs.

Des chaussettes rouges et blanches suspendues à une étagère en bois
Photo : Brooks Rice / Unsplash

Elle est vieille. Elle est mal habillée, un fichu sur la tête, un nez qui n’en finit pas, un sac sur l’épaule et des chaussures percées. Elle vole sur un balai. Elle entre chez toi dans la nuit du 5 au 6 janvier, elle remplit les chaussettes que les enfants ont accrochées, et elle repart sans un mot. Si le gamin a été insupportable, elle laisse un morceau de charbon.

Voilà qui apporte les cadeaux aux enfants italiens. Pas un vieux monsieur jovial en costume rouge. Une pauvre femme qui a froid.

Quand on me l’a décrite comme ça, j’ai fait ce que fait tout le monde : j’ai cherché où la ranger. Une gentille sorcière ? Un Père Noël en retard ? Une galette avec un personnage dessus ? Aucun des trois ne tenait debout, et ce n’était pas la faute de la Befana. J’essayais de faire entrer un souvenir d’enfance italien dans une boîte française, et ça ne rentre pas.

Son nom, c’est juste « Épiphanie » mal prononcé

Le plus étonnant est aussi le plus simple.

« Befana » ne vient pas de sorcière. Ça vient de Epifania. Le mot a circulé de bouche en bouche pendant des siècles, il s’est usé, il a perdu des morceaux en route. Epifania, Bifania, Befania, Befana. Le personnage qui a l’air le plus païen de tout le calendrier porte en fait le nom d’une fête chrétienne, prononcé de travers pendant huit cents ans.

Ça m’a plu tout de suite. Une erreur de prononciation qui finit par devenir quelqu’un, avec un balai et un chapeau.

L’histoire qu’on raconte aux gamins

Elle tient en dix lignes, et il faut aller jusqu’au bout.

Les Rois mages passent devant la maison d’une vieille femme et demandent la route de Bethléem. Ils l’invitent à venir avec eux, il y a un enfant à voir, ça vaut le déplacement. Elle dit non. Elle a du ménage à finir, la maison n’est pas en état, ce n’est pas le bon moment. Ils repartent sans elle.

Le lendemain, elle regrette. Elle remplit un sac de gâteaux, elle sort, elle marche. Elle ne les rattrape jamais, elle ne trouve jamais l’étable. Alors depuis, chaque année, elle passe dans toutes les maisons où il y a un enfant, au cas où ce serait le bon.

C’est ça qu’on raconte à des gosses de six ans. Pas une histoire de récompense, pas une histoire de liste avec les sages d’un côté et les vilains de l’autre. Une histoire de porte qu’on a laissée se refermer, et de quelqu’un qui passe le reste de sa vie à réessayer.

Chez nous, à la même date, on donne aux enfants une couronne en carton et le droit d’être roi pendant un déjeuner. Ici on leur donne une vieille dame qui a raté son rendez-vous.

Elle a les chaussures trouées

Il y a une comptine que tout le monde connaît par cœur. Elle change de version selon les villages et les familles, ce qui est déjà une information en soi. La plus répandue dit à peu près :

La Befana vien di notte, con le scarpe tutte rotte, col cappello alla romana, viva viva la Befana.

Elle vient la nuit, avec ses chaussures toutes trouées. Les chaussures, donc, ne sont pas un ajout de conteur. Elles sont dans la comptine que les enfants chantent, et il m’a fallu du temps pour comprendre ce qu’elles disent. Celle qui apporte les cadeaux est plus pauvre que les enfants chez qui elle passe. Elle est vieille, mal habillée, elle a froid, ses chaussures prennent l’eau.

L’autre, à côté, a une usine, du personnel, un traîneau, un costume rouge impeccable et une organisation mondiale. Le Père Noël, c’est l’abondance. La Befana n’a rien, sauf un balai et un sac.

Je ne dis pas que les Italiens pensent à tout ça en accrochant la chaussette. Personne ne réfléchit à un 5 janvier à dix heures du soir, les mains pleines de bonbons. Mais c’est dans le récit, et ça donne le ton de la journée. C’est doux, c’est un peu bricolé, ce n’est pas grandiose.

Le charbon, tiens. Si l’enfant a fait des bêtises, il trouve un morceau de carbone dans sa chaussette. Sauf que c’est du sucre noir et que ça se mange très bien. Le petit voisin m’en a tendu un bout un matin, avec un air de conspirateur. Ici, même la punition se croque.

« Mais on a la galette »

C’est la phrase que me sortent mes amis français dès que je commence, et ils ont raison, alors parlons-en.

Oui, la France fête l’Épiphanie. La galette, la fève, la couronne, le plus jeune sous la table qui distribue les parts. C’est même une des rares traditions de chez nous qui ne recule pas d’un centimètre.

Simplement, on n’a pas gardé la même chose. La France a gardé le gâteau et le roi. L’Italie a gardé la vieille femme et la chaussette. D’un côté un jeu où on est couronné, de l’autre une histoire où on est en retard. Ça ne met pas les gens dans le même état.

Et il y a une différence beaucoup plus bête, qui change tout : ici, le 6 janvier est férié. Vraiment férié. Écoles fermées, bureaux fermés, beaucoup de rideaux baissés. En France, la galette se mange le dimanche le plus pratique, ou au bureau à seize heures entre deux réunions, et personne ne s’arrête pour ça.

Chez nous, l’Épiphanie est un dessert. Ici, c’est un jour où le pays se pose.

Le 7 janvier, tout redevient normal

Il y a un proverbe qu’on te sortira tôt ou tard : l’Epifania tutte le feste porta via. L’Épiphanie emporte toutes les fêtes.

En France, on a le sentiment que ça se termine au Nouvel An. Le 2 janvier on reprend, et il reste une galette qui traîne encore quinze jours sans que ça arrête personne. En Italie, la parenthèse ouverte à Noël reste ouverte jusqu’au 6. Le 7 au matin, le sapin descend, les guirlandes retournent dans le carton, les enfants rentrent en classe, et l’année commence pour de vrai.

La Befana ne remplace pas le Père Noël. Ils s’entendent très bien tous les deux, et les enfants reçoivent deux fois : les gros cadeaux le 25, les petites choses le 6. Elle fait autre chose. Elle ferme la porte derrière lui. C’est la dernière scène, celle qui permet à tout le monde de sortir des fêtes ensemble, au lieu d’en sortir chacun de son côté.

Si tu veux voir ça en grand, va à Urbania, dans les Marches. La ville se déclare officiellement maison de la Befana et lui consacre une fête nationale au début janvier, avec des milliers de gens dans les rues. C’est un endroit où il vaut mieux arriver avec des enfants qu’avec un appareil photo.

La question que j’ai fini par poser

La Befana mélange de la religion, un conte populaire, de vieux rites d’hiver, du commerce et des souvenirs de famille, et elle ne demande à personne de choisir. Elle n’est pas cohérente, et ça ne l’a jamais empêchée de fonctionner.

Alors laisse tomber la version exacte, il n’y en a pas. La comptine change de village en village. Le charbon est du sucre chez les uns et une vraie sanction chez les autres. Il y a des familles où elle passe par la fenêtre, et d’autres où elle passe par une cheminée qui n’existe plus depuis trente ans.

Un jour, au lieu de demander comment ça marche, j’ai demandé à un collègue de soixante ans ce qu’elle lui apportait quand il était petit. Il a répondu sans réfléchir : une mandarine, trois noix, un morceau de charbon. Et puis il s’est mis à parler de sa grand-mère, de la cuisine, du froid dans le couloir, et sa voix n’était plus la même.

C’est cette question-là qu’il faut poser. À ce moment précis, la tradition arrête d’être du folklore.

À retenir

Trois repères

  • Ne pas réduire la Befana à une gentille sorcière
  • La replacer dans le jour férié de l’Épiphanie
  • Demander aux Italiens ce qu’elle leur apportait lorsqu’ils étaient enfants